Barack H. Obama a obtenu, hier, la majorité absolue des délégués du parti Démocrate lors des deux dernières primaires (South Dakota et Montana). L'appareil du parti se rassemble derrière lui (plus de 50 nouveaux soutiens annoncés depuis hier soir). Il sera donc le nominé du parti Démocrate pour l'élection présidentielle de novembre 2008. C'est la fin d'une longue bataille qui a commencé il y a plus d'un an (et le début d'une autre...)

Il faut se rappeler, malgré la victoire, qu'il partait de très loin. En octobre, les sondages le créditaient de 10 % des voix à l'élection présidentielle. En janvier, en février, en mars encore, les commentateurs politiques ne croyaient pas à sa victoire et pensaient qu'Hillary Clinton allait, au choix, l'écraser ou l'étouffer lentement. La relecture des billets d'opinion de cette époque est instructive (et cruelle pour leurs auteurs). Il partait comme un candidat inconnu, contre une candidate qui avait pour elle tous les atouts : la célébrité, d'abord, le soutien du système et de l'appareil du parti, l'argent enfin. Et pourtant, sa victoire était évidente depuis fin février (sauf pour la principale intéressée).

Que s'est-il passé ?

Il y a plusieurs réponses, et à mon avis toutes sont bonnes.

D'une part, on a un candidat supérieurement intelligent. Rappelons qu'on n'entre pas à Harvard par piston. Enfin, si, en fait, mais pas en Grad School et pas quand on est noir. Il a, à plusieurs reprises, montré une parfaite compréhension des problèmes et une vision de l'avenir. Sur la crise des subprimes, sur la guerre en Irak, il a eu raison avant tout le monde. C'est une position qui peut être inconfortable... sauf quand il devient clair pour tout le monde que vous aviez effectivement raison. Ses discours sont toujours clairs, construits, motivants. Sa voix porte et touche. Ses meetings de campagne attirent les foules (30 000 personnes hier soir, et jusqu'à 75 000 le 18 mai à Portland (Oregon))

Ensuite, on a un candidat qui a choisi d'être lui même. Ça n'est pas forcément un choix, c'est peut-être juste qu'il est jeune et qu'il débute en politique. Mais alors que tous ses rivaux (Démocrates et Républicains) ne font pas un pas sans se demander si ça va plaire aux électeurs (Bill Clinton avait même fait faire un sondage pour savoir où il devait partir en vacances) il est lui, tout simplement. Quand tout le monde se colle un drapeau américain à la boutonnière, il choisit de l'enlever. Quand on lui demande pourquoi, sa réponse paraitra normale à un européen : le patriotisme, c'est d'abord dans les actes qu'il se juge, pas dans un pins à la boutonnière. Mais dans le monde politique américain, c'est un coup de tonnerre. Et pour les électeurs, après sept années de patriotisme en image mais pas dans les actes, le discours tombe juste. On a eu une autre illustration de ce côté "naturel" hier soir. Juste avant son discours pour annoncer qu'il a désormais la majorité absolue des délégués (et que le parti se range derrière lui), il se tourne vers sa femme. Leur geste de tendresse est simple, discret :

Ceux qui ont de la mémoire se rappelleront du baiser appuyé d'Al Gore à Tipper lors de la convention démocrate en 2000, qui ressemblait à une pièce de théatre mal jouée (ce qu'il était probablement).

Toujours peut-être parce qu'il est encore jeune, et qu'il n'a pas eu l'occasion d'acquérir ce vernis de cynisme qui vient souvent avec l'expérience, il fait appel aux sentiments nobles des électeurs. Il ne leur dit pas qu'il va changer le monde, il leur dit qu'ils vont changer le monde. Il ne leur dit pas qu'il est celui qu'ils attendaient, il leur dit qu'ils sont ceux qu'ils attendent (you are the ones you've been waiting for). Comme on l'a vu avec l'historie du drapeau à la boutonnière, il choisit de leur parler comme à des adultes. L'illustration la plus forte en a été son discours de Philadelphie, le 18 mars, sur la race en Amérique : face à un problème qui aurait pu couler sa campagne, il choisit de dire la vérité. De dire à l'Amérique blanche que l'Amérique noire n'est pas contente, et qu'elle a raison de ne pas être contente. De dire à l'Amérique noire que l'Amérique blanche a peur d'eux, que la solution viendra aussi d'eux. Le message passe.

On a aussi un candidat qui incarne le rève américain, à plusieurs niveaux. Comme il l'a dit lui même (discours après la victoire en Caroline du Nord, 6 mai), il connait les promesses de l'Amérique parce qu'il les a vécues lui-même (I know the promise of America because I've lived it) : son grand-père a pu aller à l'Université avec la GI Bill, lui et sa grand-mère ont pu acheter leur première maison avec un prêt garanti par la Federal Housing Administration, sa mère, célibataire qui a eu besoin des Food Stamps à un moment pour le nourrir lui et sa sœur, a quand même pu les envoyer dans les meilleures écoles grâce à des bourses... Le rève américain, rag to riches, partir d'en bas et s'en sortir parce qu'on travaille dur, il l'a fait. Et il s'en souvient, et il le revendique, et il leur dit que l'Amérique, c'est de travailler dur pour s'en sortir, mais c'est aussi respecter ceux qui travaillent et c'est leur permettre de s'en sortir (GI Bill, bourses d'études, salaire décent, assurance médicale).

Mais tout ceci n'aurait servi à rien sans l'autre facette du candidat : il a mené une campagne électorale parfaite (jusqu'ici, en tout cas). Partant avec presque tous les handicaps (relatif incognito, pas d'argent, pas d'appareil du parti), il a su les contourner, voire les retourner à son avantage.

Pour l'argent, il fait appel à ses partisans. Et au lieu de leur demander plein de sous (qu'ils n'ont pas) il leur demande de petites sommes: 5 $ par ci, 10 $ par là. Mais il s'appuie sur une base très large. Et plus d'un million et demi de donneurs qui donnent en moyenne 100 $ chacun (au total, étalés sur six mois), ça fait quand même un budget de 150 millions de $. Du jamais vu. En face, son adversaire s'appuyait sur des amis millionnaires, qui ont donné d'emblée le maximum autorisé par personne (2300 $). Problème : quand la lutte s'est prolongée, elle n'avait plus de sous... et ils ne pouvaient plus redonner, puisqu'ils avaient atteint le plafond.

Pour gagner, il choisit de regarder les règles : la bataille se décidera au nombre de délégués. Et les délégués sont répartis à la proportionnelle, une partie par état, une partie par district électoral. Il y a des districts avec deux délégués, et ceux-là se décideront toujours en "un chacun", sauf si un des candidat l'emporte avec plus de 85 % des voix. Il y a des districts avec 3 délégués, et ceux là seront toujours répartis 2-1, sauf si un candidat l'emporte avec plus de 85 % des voix. Même dans les districts avec 4 ou 5 délégués, pour avoir un avantage significatif en matière de délégués il faut une marge énorme (beaucoup plus grande que le nombre de délégués). Autrement dit, le système gomme les petits gains. Gagner un état avec 55 % des voix n'apportera qu'un avantage faible, de l'ordre de 2 % des délégués de l'état. Pour pouvoir prendre une avance en délégués, il faut gagner des états avec des marges de 30 à 40 %. Or ça, ça n'est pas possible dans les états qui organisent des primaires normales (c'est à dire où tout le monde vote dans un bureau de vote normal, avec isoloir, entre 8h et 19h), mais c'est possible dans les états à Caucus, un mode électoral typiquement américain où tout le monde se rassemble dans une grande salle, genre gymnase, et discute jusqu'à ce qu'on se regroupe en blocs pour les différents candidats, et on compte les gens. Obama va donc faire campagne, intensément, dans les états à Caucus (il sera aidé, encore, par ses partisans... et par son adversaire, qui méprise les caucus). Son avance en délégués provient, presque exclusivement, des énormes marges qu'il a dégagé dans ces états (80 % des voix dans l'Idaho, 75 % dans l'Alaska, 68 % dans le Nebraska...) En face, Hillary, qui se voit déja dans l'élection présidentielle, se concentre sur les "grands" états et les swing states. Mais remporter les grands états (comme la Californie) avec 52 % des voix lui aura donné finalement moins d'avance en délégués que les victoires d'Obama dans des petits états avec plus de 68 % des voix.

Un exemple : Hillary a remporté le New Jersey (107 délégués). Super victoire, un grand état, essentiel. Mais les délégués se répartissent 59/48, donc une avance de 11 délégués. Le même jour, Obama a remporté le Kansas, 32 délégués, minable, un tout petit état. Mais ces délégués se répartissent 23/9, lui donnant une avance de... 14 délégués.

Paradoxalement, cette excellente analyse du mode de fonctionnement électoral du parti Démocrate est aujourd'hui retournée contre Obama. Ses détracteurs lui reprochent de n'avoir gagné aucun "grand" état et disent que sa stratégie ne servira à rien pour la présidentielle, qui se décide différemment. Je pense qu'un type qui a été assez intelligent pour comprendre le système (compliqué à plaisir) des primaires Démocrate devrait arriver sans trop de difficultés à comprendre le système électoral pour la présidentielle, beaucoup plus simple.

Enfin, il a su s'entourer d'excellents collaborateurs. Les choisissant pour leur qualités et non pour leur loyauté (l'actuel président a tendance à faire l'inverse), mais sachant les motiver, les placer dans une bonne atmosphère de travail, et leur donner envie de se donner à fond. Il est significatif qu'aucune anecdote sur une dispute ou un conflit dans son staff de campagne ne nous soit parvenue. Son stratégiste (Plouffe), son manager (Axelrod)... sont excellents.

Par rapport à d'autres hommes politiques, le corollaire est la vitesse (impressionnante) avec laquelle il se sépare des gens maladroits. Si vous êtes recrutés pour votre intelligence et pas pour votre loyauté, vous avez intérêt à rester intelligent. Les quelques collaborateurs qui ont fait une grosse bourde (genre parler, bourrée, à un journaliste) ont pris la porte immédiatement.

Et maintenant, que va-t-il se passer ?

Pour ceux qui auraient loupé un épisode, le candidat Républicain est John McCain, 71 ans aux cerises, héros de la guerre du Vietnam. Il s'est fait connaitre en 2000 en menant campagne contre l'establishment républicain, ce qui lui a valu une image de Maverick, de rebelle. À plusieurs reprises, il a eu des prises de position honorables, parfois contre son propre parti : il est à l'origine d'une loi bi-partisane sur la réforme du financement des campagnes électorales (McCain-Feingold), il a toujours pris position contre la torture sous toutes ses formes. Un formidable candidat, capable de rassembler au centre tout en faisant appel à la fibre patriotique des américains. Il a, déja, l'avantage d'avoir été nominé plusieurs mois avant le candidat démocrate, ce qui lui a permis de faire campagne sans opposition unie, et d'engranger des points.

Mais plusieurs choses jouent contre lui. Son âge, d'abord. Pour fixer les idées, il est plus vieux (de deux ans) que Toupère. S'il est élu, il serait plus vieux d'un an que Ronald Reagan le jour de sa première élection. Sans sombrer dans l'anti-âge, il a du mal à bouger, et il a du mal à suivre le rythme endiablé de la campagne. Dans une campaigne où le thème principal est le changement (par rapport aux années Bush), il apparait avant tout comme un homme du passé, du siècle dernier.

Pour l'instant, il apparaît comme largement dépassé par un candidat qui sait mieux motiver, inspirer et faire rêver les foules. Hier soir, il a choisi de faire aussi un discours juste avant celui d'Obama, pour lui prendre du temps d'antenne. Soyons clairs, c'est raté. Les images sont cruelles : d'un côté, un discours ennuyeux, devant un fond vert qui lui donne l'air d'une grenouille, dans une salle de 600 personnes endormies. De l'autre, un discours super motivé et motivant, devant une salle comble de 15000 personnes, avec 15000 autres dehors. Passer les deux vidéos l'une après l'autre, ou l'une à côté de l'autre, comme les télés n'ont pas manqué de le faire, c'est presque humiliant. Et ça n'est pas prêt de s'arrêter : le discours d'Obama d'hier soir était dans le centre de conférence qui servira pour la convention du parti Républicain. Impossible, pour les télés, de ne pas repasser le discours d'hier soir lorsque McCain fera son discours d'acceptation de candidature. Là encore, la différence sera catastrophique pour lui.

Enfin et surtout, Obama redessine la carte éléctorale. Conséquence de la "50-state strategy", de sa campagne originale et d'un candidat unique, des états traditionnellement républicains menacent de basculer dans le camp démocrate. 21 états, pour un total de 221 Electoral Votes, se jouent actuellement à moins de 5 %, y compris des bastions républicains comme l'Alaska, le Colorado, le Montana... Il faudra donc, pour chaque candidat, faire campagne partout. À ce petit jeu, c'est celui qui a le plus d'argent qui gagne. Et pour l'instant, c'est le candidat Démocrate qui a le plus d'argent. Et la campagne prolongée du parti Démocrate semble avoir des conséquences positives : les électeurs des 50 états l'ont vu, le connaissent, ont discuté avec lui... et il a déjà une organisation en place dans les 50 états.

Derrière, les stratèges du parti Démocrate (Howard Dean, Nancy Pelosi) en sont déja à prévoir le coup suivant, comme aux échecs : s'assurer d'une majorité au Congrès et au Sénat pour la durée du mandat. Ils ont des candidats (adaptés) dans chaque circonscription. La 50-state strategy, c'est de ne considérer aucune circonscription comme imprenable, et d'envoyer un candidat dans chaque élection. Ce candidat est désigné par des primaires, comme pour la présidentielle. Et ça marche : après avoir repris le Congrès en 2006, les Démocrates ont amélioré leur avance avec plusieurs élections partielles en 2008, toutes gagnées, y compris dans des bastions solidement Républicains comme la sixième circonscription de Lousianne.

Et, mais au fait ?

Que fait ce billet dans la catégorie "Université" ? Barack Obama a reconnu qu'il vient à peine de finir de rembourser ses prêts étudiants. En fait, ce sont les royalties de son premier livre qui lui auraient permis de rembourser — par anticipation — les prêts qu'il avait pris pour payer sa scolarité à Harvard. S'il est élu, on aura un président des États-Unis qui sait parfaitement ce que ça veut dire de payer des droits d'inscription élevés et de prendre des prêts étudiants. On peut s'attendre à une revalorisation sérieuse des bourses au mérite et des mécanismes d'aide aux étudiants...