Bon, à la base, comment fonctionnait le DARPA Challenge, du point de vue organisation de la recherche, et qu'est-ce qu'on peut y apprendre ?

Commençons par les faits : comment les projets étaient-il financé ?

18 mois avant la course, le DARPA a lancé un appel à projets. 11 projets ont été retenus, et ont reçu un financement de 1 million de dollars. Chacun. Bon, évidemment, il n'était pas question de dépenser ça n'importe comment, il y avait des règles précises (pas question de se voter une augmentation de salaire, je pense, et pas d'achat de Ferrari non plus). Mais c'était quand même un financement, direct, de chacun des projets.

Sur ce million, pour Team Cornell, l'Université en prélève théoriquement 58 % au titre des frais de gestion et d'infrastructure (bureau, accès internet, services du campus, bibliothèque...) Le directeur du projet a tout fait pour faire baisser ce pourcentage (c'est de la bonne gestion). Les investissements en matériel étant exemptés, il a dit qu'il fabriquait une unité de recherche sur la robotique (et non pas un véhicule robot). Du coup, tous les achats matériels (y compris l'outillage) sont exemptés de frais de gestion... Comme le matériel représente 440 000 $ rien que pour la voiture et ses capteurs (à 75 000 $ le scanner laser, ça chiffre vite quand on en commande une demi-douzaine), les économies sont importantes.

Pour les salaires, comme tous les participants au projet habitaient et travaillaient sur une base militaire désaffectée à 50 km au nord d'Ithaca, il a pu argumenter qu'ils ne profitaient pas des services du campus, et en particulier pas de l'internet (hop, ça baisse les frais d'infrastructure). Ils ont gardé une équipe extrèmement serrée : en tout 11 personnes, qui avaient presque toute participé au projet 2005. Sur les 7 derniers mois, les 11 personnes étaient rémunérées par le projet.

Après la course, le projet a été rapatrié sur le campus, pour servir de vitrine. Ils l'ont logé dans l'ancien bâtiment de recherche nucléaire, à la place du réacteur nucléaire (après avoir certifié qu'il ne restait plus de radioactivité dans tout le bâtiment, évidemment...) C'est ce bâtiment que j'ai visité.

Qu'est-ce qu'on apprend ?

Du point de vue gestion de la recherche, qu'est-ce qu'on apprend ?

D'abord, que les frais de gestion prélevé par une université américaine n'ont rien d'anecdotique. Les 15 % prélevés par Grenoble I et même les 20 % prélevés par Lyon I font carrément figure de cacahouètes en comparaison des 58 % prélevés par Cornell. Pour le gestionnaire du projet, c'est une catastrophe (et on a vu qu'ils utilisent toutes les astuces pour s'en dispenser). Pour l'Université, c'est une source de revenus à part entière. Du coup, l'Université encourage les professeurs à prendre des projets, le plus possible. J'imagine que les professeurs intègrent ces frais de gestion dans leur demande budgétaire, mais...

Deuxième point : pour plusieurs projets, le budget attribué est fixe (ici, par exemple, 1 million $). Alors, bien sûr, sur le dossier de candidature, on vous demande d'avoir une idée de comment vous allez le dépenser, mais on ne vous donne pas plus ou moins d'argent pour autant. C'est pareil pour les carreer grants, par exemple (budget fixe).

Troisième point : sur certains projets jugés comme stratégiques, le budget accordé est conséquent. On est loin des budgets mesuré goutte à goutte qu'on peut voir dans d'autres agences de financement. Sur le projet entier, les dépenses de DARPA sont de l'ordre d'une cinquantaine de millions (11 millions pour les 11 candidats, 4 millions de prix, plus l'organisation de la course : une base militaire, un suivi aérien par drones et hélicoptères, etc). Mais les résultats sont impressionnants aussi. En seulement quatre ans, les progrès réalisés sont bien visibles.

J'ai appris récemment que le Program of Computer Graphics, qui m'héberge, a commencé de la même manière : un très gros budget (de l'ordre du million de $ chaque année), accordé sur un domaine jugé stratégique (l'informatique graphique), à un petit nombre d'universités (une demi-douzaine), sur plusieurs années. Leur permettant ainsi de prendre une avance considérable sur le reste du monde. Le financement était accordé sur plusieurs années, ce qui leur a permis de se concentrer sur la recherche, y compris la recherche à long terme, sans avoir de soucis récurrents de financement. Paradoxalement (ou pas ?), ces projets, qui pouvaient se concentrer sur le long terme, ont débouché sur plusieurs publications majeures chaque année. De tels projets sont beaucoup plus rares de nos jours (restrictions budgétaires obligent), mais les États-Unis vivent encore, largement, sur l'avance technologique acquise grâce à ces projets lourds.