Un récent billet chez Tom Roud, et surtout la polémique qui a suivi m'a montré que la question de la langue de publication était toujours une question active.

Naïvement, je croyais que c'était surtout une question de génération, et que seuls les vieux professeurs restaient attachés à l'usage du français, la jeune génération ayant bien compris qu'il faut publier dans une langue commune au reste du monde de la recherche.

Apparemment, ça n'est pas le cas. Plusieurs jeunes chercheurs en science dure (qui ont soutenu leur thèse au 21e siècle, disons) ont rédigé le manuscrit en français, et il s'agit d'un choix conscient, raisonné et argumenté. Ce que je respecte, mais je ne peux masquer mon étonnement.

Il y a plusieurs questions, qui sont liées :

  • dans quelle langue sont rédigées les publications dans votre domaine ?
  • quel est le lectorat (pour un article, pour une thèse) ?
  • dans quelle langue rédiger sa thèse ?
  • quelle est la politique de l'Université en la matière ?

Dans mon domaine, la réponse à la première question est claire : les publications sont toutes en anglais. Les étudiants qui commencent leur thèse doivent lire des articles en anglais, les comprendre, et publier enfin en anglais. Un étudiant de M2 qui ne parlerait pas l'anglais, disons pas suffisamment pour comprendre un article scientifique, démarrerait avec un gros handicap. Un doctorant qui n'aurait pas de publications en anglais à la fin de sa thèse serait considéré comme non-publiant. Il est clair que ça dépend du domaine (en littérature française, par exemple, publier en anglais serait un contresens) et de ses habitudes de publication (si tout le monde en France dans ce domaine publie en français, publier en anglais serait vous couper de ce monde là).

Quel est le lectorat ? Pour moi, il n'y a pas de raisons de limiter son lectorat aux frontières de l'hexagone. Ce que j'ai à dire intéresse autant les étudiants français que ceux qui sont à Boston, Stanford... ou même Konstanz, Lund ou Wien. Et pour les toucher tous, il n'y a pas d'autre possibilité que d'écrire dans une langue qu'ils comprennent tous. Ce qui est valable pour un article est valable aussi pour une thèse, d'autant que la thèse est souvent l'occasion de rentrer dans des détails précis sur ses publications ; souvent, l'article publié est obligé d'aller à l'essentiel, et l'éditeur demande de couper un certain nombre de détails jugés superflus. Le lecteur de l'article cherche à en savoir plus, et se retourne vers le manuscrit complet... donc la thèse. Dans ma discipline, le lectorat de la thèse, ce sont les lecteurs des articles qui cherchent à en savoir plus. La thèse doit, à mon avis, être dans la même langue que les articles.

La thèse est aussi l'occasion de faire un état de l'art complet de son domaine (c'est l'objet du chapitre 2, après l'introduction). Cet état de l'art intéresse tous les étudiants du domaine, quelle que soit leur nationalité, et n'est souvent pas publié ailleurs. Donc, pour moi, une thèse efficace est une thèse rédigée en anglais. Parmi les thèses que je relis fréquemment, il y a celle d'un étudiant belge flamand, qui a fait un état de l'art remarquable sur son domaine. S'il avait rédigé en flamand, j'aurais été bien embêté. J'ai aussi des thèses (en anglais) d'étudiants allemands, suédois, espagnols...

Ce qui n'empêche pas qu'on voit souvent des thèses rédigées en français. Il peut y avoir plusieurs raisons, et notamment :

  • parce que le doctorant n'est pas assez à l'aise pour rédiger en anglais,
  • parce que l'on ne souhaite pas faire une trop grande publicité sur ces travaux.

Notez quelque chose sur ces deux raisons : ce sont, aussi, par défaut, des indicateurs de qualité sur l'étudiant et sur ses travaux. Implicitement, une thèse rédigée en anglais est une thèse de bonne qualité, rédigée par un bon étudiant. Est-ce à dire qu'une thèse rédigée en français est jugée comme moins bonne ? Pas forcément, pas encore. Mais ça pourrait venir. Est-ce que c'est le seul critère ? évidemment non.

Comme on l'a fait remarquer, la soutenance de thèse est aussi l'occasion de faire connaitre ses travaux à de grands professeurs du domaine, professeurs qui peuvent ensuite trouver un emploi pour le doctorant, ou rédiger des lettres de recommandation. Là encore, publier en français, c'est se restreindre à l'ensemble des professeurs francophones, qui peut être très restreint (ça dépend du domaine) et pas forcément très efficaces (surtout en période de disette pour le budget de la recherche français).

Il reste que rédiger sa thèse en anglais, ça commence le plus souvent par un combat avec le service des études doctorales de son Université. J'ai vu la situation évoluer, peu à peu, mais ça ne va pas encore de soi. La mienne était en français (la question ne se posait pas encore). En 1997, un collègue s'en était tiré en rédigeant deux versions (une en français, pour l'université, une en anglais, pour la postérité et les membres du jury). En 2000, c'était passé "à titre exceptionnel". En 2005, c'est passé, mais avec un résumé long en français (40 pages). En 2008, ça n'est pas passé "parce qu'il y a déjà eu trop de thèses en anglais cette année". Les textes légaux sont muets sur le sujet, mais chaque université a sa façon de les interpréter, et de rajouter des obligations.