Un billet qui n'intéressera guère que les épistémologues, et encore, seulement ceux qui travaillent sur l'informatique.

Bien que le processus de sélection à Siggraph soit une machine bien huilée, très organisée, il a subit beaucoup de modifications depuis la création. Certaines mineures, d'autres majeures, souvent révélatrices d'une mondialisation de la recherche... et du monde.

  • Processus de sélection :
    • Le comité a toujours existé. Aussi loin que remonte ma mémoire (ce qui n'est pas tout à fait aussi loin que le premier Siggraph, en 1974...) la sélection des articles s'est jouée lors du Committee Meeting.
    • Les reviews aussi, évidemment.
    • Une autre constante de l'Univers est que la deadline est fixe, à la seconde près. Tempête de neige, tremblement de terre ou panne générale du réseau, au jour J, à 23h59:59, le processus de soumission est terminé (il y a eu une exception connue, voir plus bas).
    • En 1992, mes premières review pour Siggraph portait sur des papiers qui n'étaient pas anonymes. Les reviewers étaient anonymes, mais pas les articles. Ça a changé quelques années plus tard (entre 1993 et 1995, à vue de nez).
    • À peu près à la même époque, on a commencé à respecter de façon stricte une règle qui avait été édictée auparavant : pas plus de deux années consécutives au Siggraph Committee. Ceci pour éviter les effets de chapelle et pour un renouvellement du processus de sélection.
    • Le rebuttal a été annoncé en 2002, mis en pratique en 2003. Les auteurs ont désormais la possibilité de répondre aux reviewers, ou de corriger des erreurs factuelles dans les reviews. En même temps, une semaine pour rédiger une réponse diplomatique et efficace, c'est très court, mais ça permet de montrer de nouvelles images pour illustrer un point. En 2009, le rebuttal est limité à 2000 mots, pas d'images.
    • Suivant les années, le niveau de qualité requis a évolué. Vers 1998, seuls pouvaient être acceptés des articles prêts à être publiés, les modifications ne pouvaient être que très mineures (coquilles). On est depuis revenu à une position plus raisonnable : des modifications raisonnables peuvent être demandées, et l'un des membres du comité devra vérifier qu'elles sont faites. Ce processus s'appelle le "shepherding". À ma connaissance, bien qu'il soit possible au shepherd de refuser un article si les modifications ne sont pas effectuées, ça n'est jamais arrivé. Ça se comprend : qui irait se fâcher avec un shepherd, alors qu'il a (presque) un papier Siggraph accepté ? La fusion avec TOG a permis de rattraper les articles bons scientifiquement, mais qui nécessitent des corrections majeures.
  • Processus de soumission :
    • En 1992, les articles qu'on soumettait partaient par FedEx ou UPS. On a souvent fini d'imprimer la version couleur des articles pendant que le livreur d'UPS attendait (plus ou moins patiemment) que ça soit prêt... Pour ceux qui étaient vraiment à la bourre et avaient raté le passage du livreur, il restait la possibilité de rattraper le camion en allant au centre de tri (on gagnait 1/2 h, environ). Les équipes américaines avaient un avantage par rapport aux non-américaines, de 2-3 jours supplémentaires pour finir leurs articles. En 1996, on a accordé un délai supplémentaire de 3 jours aux soumissions hors Amérique du Nord. En 1997 (environ) apparition de la soumission électronique (sans délai supplémentaire) et en 1998, soumission électronique pour tout le monde, sauf pour les vidéos (à envoyer en cassette VHS, puis DVD par FedEx). Les vidéos rejoindront le pot commun (soumission électronique) vers 2002.
    • Les articles repartaient du tri vers les membres du Committee par FedEx, et les membres du Committee les dispatchaient à leur tour par FedEx. Les reviews étaient retournées par fax, puis par mail. Les versions corrigées (au stylo rouge) des articles repartaient du Committee Meeting par FedEx, encore. Certaines mauvaises langues ont prétendu que l'ensemble du processus de soumission Siggraph n'était qu'un vaste complot destiné à maintenir FedEx à l'abri de la banqueroute. De nos jours, tout est électronique (soumission, reviews, retours, version finale).
    • La soumission électronique a un gros défaut : imaginez 300 personnes se connectant au même moment à un serveur, et tentant d'uploader chacune un fichier de 20 Mo (pour le PDF) plus une vidéo de 50 Mo. Les premières années, le serveur plantait vers 22h, soit 2h avant la deadline. Pour éviter de se faire rejeter son papier (la deadline est absolue, rappelez-vous), les gens ont vite compris qu'il fallait uploader son papier dès qu'on avait une version lisible (donc une version plusieurs jours avant, une version le matin même, et plusieurs versions le soir, au fur et à mesure que la deadline se rapproche). Inconvénient : c'est une stratégie gagnante individuellement, mais qui collectivement n'arrange pas les affaires du serveur, qui se retrouve avec un besoin de bande passante décuplé. Re-boum, re-plantage. Au bout de quelques années à ce petit jeu, nouvelle règle : on peut uploader soit son article, soit une ''checksum'' MD5 (qui, elle, ne risque pas de monopoliser la bande passante). Et ensuite, on a 24 h pour uploader l'article qui correspond à cette checksum. Ça, plus un sérieux upgrade du serveur, ça a permis d'éviter des plantages ces dernières années.
  • Controverses et anecdotes :
    • En 2006, Michael Ashikhmin, un jeune chercheur prometteur, pète un plomb de façon spectaculaire et publique, remettant en cause à la fois la suprématie de Siggraph et le processus de sélection. Ça n'aboutira à rien, sauf à un forum de discussion où, bizarrement, la plupart des participants s'expriment de façon anonyme...
    • En 1992, James T. Kajiya, chairman de Siggraph 1993, écrit un article célèbre, How to get your paper rejected at Siggraph, qui explique tout ce qu'il ne faut pas faire. Bien que légèrement dépassé sur certains points techniques, ce papier reste largement d'actualité.
    • En 1996, à la suite d'une dispute budgétaire avec le président Clinton, le congrès républicain refuse de voter le budget fin décembre. Conséquence : tous les bâtiments publics sont totalement fermés, du 8 décembre jusqu'au vote du budget, le 8 janvier. As luck would have it, cette année là, la paper chair était Holly Rushmeier, qui travaillait au NIST (National Institute of Standards). Lequel était donc fermé, puisque public. La deadline avait été fixée au 10 janvier, ce qui laissait deux jours pour organiser la réception des papiers. Par un deuxième coup de chance extraordinaire, le 7 janvier démarre la plus grosse tempête de neige que la côte Est ait connue ; les routes seront finalement dégagées le 10 janvier, et la deadline sera étendue pour inclure "tous les papiers qui auraient atteint le NIST à temps, dans des circonstances ordinaires". Malgré cette extension, certains tentent tout pour livrer leur article à temps. Au moins un chercheur tentera de déposer son dossier en main propres au NIST, puis ira le livrer au domicile de la chairwoman. La tempête reprend le 12, le 13-14 est un week-end, et le 15 est un jour férié. Finalement, le 16, le temps se dégage et les articles arrivent. À cause de la tempête, le sorting committee n'a pu se réunir en personne, et le travail de tri a été fait par courrier électronique. Dans la préface des proceedings, Holly Rushmeier revient avec humour sur ces événements.
    • En 1987, Paul Heckbert rédige un faux article Siggraph sur la façon de calculer des images virtuelles de Jell-O(tm) par ray-tracing. La parodie est excellente, tout à fait dans le ton des articles Siggraph de l'époque (y compris ceux de Paul Heckbert lui-même). Après une longue discussion au Comité, le papier est accepté et publié. La légende prétend que le chairman aurait emporté la décision par ces mots : "There's always room for Jell-O"...