Ce message s'adresse à ceux qui, en ce moment, préparent leurs auditions pour devenir Maîtres de Conférences (ou Chargé de Recherche). Après bien d'autres, je voulais, moi aussi, donner un conseil aux candidats.

Un seul. Je ne vais pas parler de comment on remplit un dossier, ni de comment se comporter à l'audition, ni rien de tout ça. D'autres l'ont fait avant moi, et mieux que je ne saurais le faire.

Je sais bien que la situation est difficile, qu'il y a énormément de candidats très brillants, et très peu de postes, ce qui conduit à se précipiter sur le premier poste où l'on veut bien de vous. Ce qui est normal (et j'ai fait pareil).

Cependant... Levons le nez du guidon, enfin, des diapositives que vous êtes en train de préparer, et qui résument dix ans de votre vie en dix minutes. Pourquoi est-ce que vous faites ça ? Hein ? Dans quel but ? Pour faire de la Recherche, non ? Parce que La Recherche, le fait de chercher pourquoi ça marche pas, et pourquoi ça marche alors que ça ne devrait pas, et pourquoi celui-ci il écrivait comme ça, c'est notre vie. Le tube à essai qui tourne au rose après une nuit de réaction, le document qu'on déniche aux archives sous un carton qui n'avait pas été déplacé, l'image qui s'affiche lentement sur l'écran de l'ordinateur...

(et qui compensent les cent tubes à essai qui sont restés transparents, les centaines de cartons d'archives qui ne contenaient rien d'intéressant, les centaines d'images qui n'ont pas voulu s'afficher...)

C'est, aussi, le petit e-mail en provenance de l'éditeur de la grande revue prestigieuse et qui commence par "We are pleased to inform you...", le grand professeur international qui vous écrit pour vous dire "dis-donc, j'ai lu ton dernier papier, c'est très intéressant...", l'étudiant du bout du monde qui vous écrit pour dire que vous l'inspirez et que quand il sera grand, il voudra faire comme vous...

(et qui compensent les longues nuits passées à rédiger, les dizaines d'e-mail qui vous expliquent que votre papier est très intéressant, mais qu'on n'a pas la place pour lui, les reviewers qui disent que c'est incroyable qu'on puisse écrire des choses aussi stupides...)

La Recherche, quoi. La seule, la grande, la vraie. Votre vie. Notre vie.

Bon. Maintenant que vous êtes dans les bonnes dispositions, parlons de ces universités où vous candidatez. Elles sont en train de vous sélectionner, selon des critères qui leur sont propres. Elles prennent des luxes de précaution pour choisir le meilleur candidat. Quand on demande aux membres des CS pourquoi on a un processus de sélection aussi rigoureux, la réponse est "mais tu comprends, on va recruter quelqu'un pour 40 ans, il faut être sûr qu'on prenne quelqu'un de bien". C'est vrai. Mais personne ne prend la proposition inverse, qui est pourtant vraie, elle aussi : vous aussi, vous allez choisir une université. Vous allez être liés, pour le meilleur et pour le pire, à cette université, peut-être pour 40 ans. Il faut que, vous aussi, vous soyez sûrs de prendre quelqu'un de bien.

Parce que si il y a des candidats Gloomy, il y a aussi des universités Gloomy. Des départements où il n'y pas eu un seul article de publié en une décennie. Des laboratoires qui n'ont pas les crédits pour conserver les échantillons. D'autres qui n'ont pas les crédits pour payer la climatisation l'été. D'autres où il est interdit même de soumettre à une conférence prestigieuse (parce qu'on n'a pas les crédits). D'autres encore où la recherche, c'est forcément le thème de recherche du patron du labo et rien d'autre. Que la conservation des grains de blé en Beauce, et tant pis si vous pensez qu'il y a des recherches intéressantes à faire sur le maïs en Bretagne, c'est trop différent. Trop novateur.

Bref. Mon conseil (unique) aux candidats : sélectionnez vos universités. Faites leur passer un test. Plusieurs. Prenez leurs listes de publications, leurs recherches. Faites leur passer une audition. Et n'hésitez pas à rejeter les mauvaises candidates. Vous pourrez même leur envoyer un petit mot : "Cher Monsieur le Président de l'Université de Gloomy II, j'ai examiné avec attention la candidature de votre université. Malgré la grande qualité de votre dossier, j'ai le regret de vous informer que le comité de sélection n'a pas retenu votre candidature"...

Parce que se faire jeter à un concours de recrutement, ça fait mal. J'en sais quelque chose. Mais se retrouver coincé dans une université Gloomy pour 40 ans... ça peut être un énorme gâchis. Vous valez mieux que ça.