Je viens de lire un très intéressant article du NYT, sur les rapports entre travail manuel et travail intellectuel.

Du point de vue de la société, le travail manuel est déconsidéré. Essayez de faire plombier ou mécanicien en sortant de Polytechnique, vous pouvez vous attendre à des regards surpris (et à devoir rembourser vos frais de scolarité, aussi). Même choisir le sacerdoce ne surprend pas autant ; j'en veux pour preuve que les annuaires d'ancien élèves et les plaquettes pour futurs élèves mentionnent le nombre de prêtres parmi les anciens élèves (les chanteurs de variété, aussi), mais jamais le nombre de mécaniciens.

Et pourtant, le travail manuel a quelque chose pour lui que le travail intellectuel n'a pas. À la fin de la journée, ce qu'on a accompli se voit, se mesure. Le moteur sur l'atelier, les murs qui montent, le robinet qui fonctionne... Des benchmarks claires, un succès défini de façon indubitable, des progrès visibles... Autant de points qui manquent à beaucoup d'emplois intellectuels ("aujourd'hui, j'ai fait passer cinquante dossiers au point suivant de traitement dans la chaîne"...) Existe t-il quelqu'un qui ressente la même excitation en traitant un dossier d'assurance et en faisant démarrer un moteur de Norton pour la première fois depuis 40 ans ? Voyons les choses autrement : je connais des agents d'assurance qui démontent des moteurs de moto dans leur temps libre, je ne connais pas de mécaniciens moto qui traitent des dossiers d'assurance pendant leur temps libre... (à part le leur, évidemment).

Par certains côtés, les métiers de la recherche sont à mi-chemin entre travail manuel et intellectuel. Par d'autres, naturellement, ils ont tous les défauts d'un travail intellectuel, mais décuplés.

À mi-chemin, parce que certaines benchmarks sont claires et bien définies. Un article envoyé, c'est une benchmark visible. Un article accepté, c'en est une autre. Une expérience qui réussit, encore. Ce qui explique, probablement, qu'on soit capable de passer deux semaines, jour et nuit, à finir un article pour qu'il soit prêt "à temps" (alors que j'ai du mal à retrouver la même motivation pour, mettons, un rapport de fin d'année). Il est symptomatique que dans mon précédent billet, pour parler de la Recherche, j'ai utilisé des benchmarks claires et perceptibles, parce qu'elles sont les plus fortes, émotionnellement.

Avec tous les défauts, parce que le statut même n'est pas clair. Qu'est-ce qu'un bon chercheur ? Comment le définir de façon claire ? Et, ce qui est encore plus compliqué, qu'est-ce qu'un bon professeur d'université ? Est-ce que c'est quelqu'un qui fait bien ses cours et qui publie ? Est-ce qu'une part de travail administratif est nécessaire ? Dans quelles proportions ? De ce point de vue là, les agents d'assurance sont mieux lotis.

Les benchmarks, ici, sont particulièrement mobiles. Dès qu'on en a atteint une, c'est la suivante qui se profile, faisant du chercheur un perpétuel insatisfait. Il y a quelques années, j'aurais dit que mon but était d'avoir un article Siggraph. Et puis j'y ai réussi. Et, automatiquement, mon but est devenu de "faire mieux". Cette année, j'ai eu deux articles Siggraph. C'est quoi, mon prochain but? Trois ? Dix ? Où s'arrêtera l'escalade ? On voit là aussi un défaut du système, en particulier français : les benchmarks sont internes, et internalisées. Des benchmarks externes sont, à la limite, plus supportables (à condition qu'elles soient atteignables). C'est tout l'intérêt de la tenure, par exemple. On doit travailler plus dur, mais on économise énormément sur le soul-searching. C'est également l'intérêt d'une évaluation annuelle, avec des conséquences réelles.

Parenthèse : l'auteur de l'article est docteur en Sciences Politiques, de l'Université de Chicago. Et aujourd'hui, il tient un garage spécialisé dans les motos anciennes. Comme il le dit, les propriétaires ont un lien émotionnel fort avec leur machine, ce qui fait qu'ils sont prêts à payer les frais nécessaires (et ça doit aussi être plus agréable à gérer dans les contacts individuels). En quelque sorte, exactement l'histoire de Zen and the art of motorcycle maintenance (sans l'asile, toutefois). Est-ce qu'il y a un truc particulier qui attire les universitaires vers les motos ? Je sais que, personnellement, le travail sur un moteur me calme (et m'apporte des satisfactions différentes, notamment un travail accompli de façon visible).