Une partie des problèmes de l'Allemagne de l'Est est d'origine géographique : elle n'a pas de frontière avec la Hongrie.

Il est donc impossible d'empêcher les Allemands de l'Est de partir pour la Tchécoslovaquie (et de là de passer en Hongrie). Et on ne peut tout de même pas fermer la frontière avec la Tchécoslovaquie : c'est un acte inamical, et l'Allemagne de l'Est n'a rien à reprocher à la Tchécoslovaquie.

Sous la pression, la Tchécoslovaquie a fini par contrôler plus strictement sa frontière avec la Hongrie, mais ça ne fait que déplacer le problème : les réfugiés qui sont passés en Tchécoslovaquie avec l'idée de continuer vers la Hongrie se retrouvent bloqués, et du coup restent en Tchécoslovaquie. Notamment à l'ambassade d'Allemagne de l'Ouest, à Prague, où la situation devient de plus en plus difficile. Certains réfugiés y campent depuis le 23 août, souvenez-vous.

Le 30 septembre 1989, Hans-Dietrich Genscher, ministre des affaires étrangères de l'Allemagne de l'Ouest, se rend dans cette représentation diplomatique (qui n'est pas, techniquement, une ambassade) à Prague.

Genscher a passé les jours qui précèdent en négociations intenses avec la RDA. En arrivant, il refuse toute déclaration ("je ne ferais aucune déclaration avant d'avoir pu m'entretenir avec nos compatriotes de RDA qui sont à l'intérieur"). Lorsqu'il prend la parole sur le balcon, il a à peine le temps de prononcer la moitié de sa phrase ("je suis venu vous parler des conditions de votre voyage...") avant d'être noyé sous les hourras. Pour les réfugiés, voyage signifie partir, et partir, c'est forcément vers l'ouest, la seule destination qu'ils acceptent (et, honnêtement, je ne vois pas Genscher venir leur annoncer qu'ils vont partir pour Tuvalu, non plus).

L'enthousiasme de la foule se calme lorsque Genscher arrive à expliquer les conditions exactes de ce voyage. La RDA a insisté, et obtenu, d'avoir le dernier mot : ce ne sont pas les réfugiés qui l'ont quitté, c'est elle qui les expulse. Et pour maintenir cette réalité, le train qui emmène les réfugiés devra passer par l'Allemagne de l'Est. Si vous regardez la carte, de Prague, passer par la RDA pour aller en RFA, ça fait un sacré détour par rapport à la route directe. Environ 600 km supplémentaires. Les réfugiés n'ont pas confiance dans la RDA ; ils refusent d'abord le compromis et il faut que Genscher s'engage personnellement pour qu'ils acceptent. En quelques jours, l'ambassade se vide de ses réfugiés. Les images des trains de réfugiés arrivant en RFA sont très fortes.

Plus fort encore est ce qui s'est passé derrière la scène, et qu'on n'a su que plus tard. La RDA avait insisté pour que les trains passent sur son territoire. Apparemment, les dirigeants de la RDA n'avaient pas vraiment pris la mesure de leur impopularité locale (...). Pour plusieurs Allemands de l'Est, un train qui part vers l'Ouest qui passe au milieu de chez eux, c'est un appel à partir, à monter dans le train à tout prix. Sur tout le parcours des trains, il y a eu des émeutes ; la police anti-émeutes a du intervenir pour protéger les gares. L'image de ces policiers formant le dernier rempart, bouclier contre bouclier, dans la gare de Dresde est hallucinante (pour empêcher des gens de sauter dans un train en marche, quand même) :

Tout ça ne sert à rien, ou presque : à peine l'ambassade est-elle vidée de ses réfugiés qu'une deuxième vague se précipite à l'intérieur ; celle là a été filmée, le 3 octobre :

Cette deuxième vague sera autorisée à partir, dans les mêmes conditions. Au total, on estime que trois vagues successives de réfugiés partiront par Prague, environ 15 000 personnes...

Au final, la RDA ferme sa frontière avec la Tchécoslovaquie, sa dernière frontière ouverte. En RFA, les politiques commencent à s'interroger : la RDA est en train de se saigner à blanc. En plus, ceux qui partent sont surtout les jeunes, les diplomés, ceux en age de travailler. Que peut-on faire pour empêcher la RDA de se vider ?