Savoir mener à bien une réforme est un art difficile, qui exige une grande écoute, un art de la diplomatie, et également l'art de savoir expliquer ses décisions. Christian Blanc, qui a réussi plusieurs réformes difficiles (la Nouvelle-Calédonie en novembre 1988, la RATP en 1989-1992, Air France en 1993-1997) et qui sait donc probablement de quoi il parle, expliquait qu'il est possible de faire passer une réforme qui demande des sacrifices, à condition :

  1. que les buts de la réforme soient clairement expliqués, et perçus comme nécessaires,
  2. que les conséquences de la réforme soient clairement expliqués,
  3. que les sacrifices, si sacrifices il doit y avoir, soient partagés équitablement entre tous (et perçus comme tel, ce qui est au moins aussi difficile).

Je pense que la réforme de la Masterisation, telle qu'elle a été conduite en 2008-2009, restera dans l'histoire, et sera sans doute enseignée dans les IEP et à l'ENA. Comme un contre-exemple parfait, un concentré de tout ce qu'il ne faut pas faire. Car rarement un ministre aura réussi à accumuler les erreurs avec autant de détermination. Voici donc, avec l'aide de Xavier Darcos, ex-ministre de l'éducation nationale, les 10 commandements sur comment rater une réforme :

  • Créer, artificiellement, l'urgence : le but de la réforme, c'est de modifier la formation des enseignants du primaire et du secondaire. On m'accordera, j'espère, que la situation des écoles, collèges et lycée français n'est pas catastrophique, et en tout cas ne justifie pas qu'on bouleverse tout sans prendre le temps de la réflexion. Une année de plus ou de moins avec l'ancien système de formation des enseignants ne mettait pas en péril l'école primaire. Mais Xavier Darcos publie ses propositions en octobre 2008, pour une mise en place prévue à la rentrée 2009. Ce qui laissait moins d'un an pour comprendre la réforme, la discuter et la mettre en place. Certains ont eu l'impression (fausse, j'en suis sûr...) qu'on cherchait ainsi à réduire le temps nécessaire à la réflexion et d'analyse.
  • Ne pas expliquer l'intérêt de la réforme : c'est l'un des points les plus importants. À quoi elle va servir, cette réforme ? Ses points négatifs, on les voit assez bien, surtout les étudiants, qui sont les premiers concernés. Pas besoin de les expliquer. Ses points positifs ? Silence total en provenance du Ministère. Quelle est l'utilité de cette réforme, pourquoi est-elle essentielle à la survie de la France ? Bon courage.
  • Ignorer, totalement, les contraintes matérielles : un cours, devant des élèves, ça se prépare. Pas la veille au soir, mais pendant plusieurs mois, à l'avance. Et avant de préparer le cours, il faut préparer la maquette du Master, c'est à dire le contenu des cours, la répartition entre les enseignants. Dans un système centralisé comme en France, la procédure est la suivante : le ministère dit quels sont les pré-requis à avoir à la fin du diplome, les universités rédigent une maquette qui contient le contenu des cours, cette maquette est approuvée par l'AERES, les universités implémentent la maquette. C'est une procédure longue et pénible. Mais laissons tomber le pénible, c'est d'abord une procédure longue : l'AERES a besoin de temps pour évaluer les maquettes, les universités ont besoin de temps pour rédiger les maquettes, et d'encore plus de temps pour rédiger et préparer les cours.

C'est ce temps nécessaire à la préparation que le ministre va ignorer totalement. Les détails pratiques (mais essentiels) de la masterisation arrivent tard, très tard, de plus en plus tard. Sans ces détails, impossible de commencer à préparer les maquettes. Reprenons nos archives historiques. En théorie, on doit rendre les maquettes des nouveaux diplomes en décembre, pour laisser à l'AERES le temps de l'évaluation, puis aux universités celui de l'implémentation. En pratique, à la mi-janvier, le ministère de l'Éducation Nationale n'avait toujours pas donné tous les détails pratiques du diplome et du contenu du concours. Contraint et forcé, l'AERES repousse la date limite pour rendre les maquettes à la mi-février, puis à la mi-mars, avant qu'il n'apparaisse à tous : 1) que les détails précis du contenu de la réforme sont encore flous, et 2) que quand bien même ils arriveraient, il ne reste plus le temps matériel à l'AERES d'évaluer les diplomes et aux professeurs de préparer les cours (et laissons tomber l'information des étudiants, qui auraient eu besoin de savoir à quel diplome ils s'inscriraient...

Cette difficulté à prendre en compte le temps des autres est une caractéristique récurrente de l'ex-ministre. Il lui est arrivé de changer les programmes scolaires pendant l'été, et tant pis pour les éditeurs de manuels et les professeurs. Le cours, apparemment, se change instantanément par la force du Saint-Esprit.

  • Mépriser, publiquement, ceux qui sont chargés de l'implémentation de la réforme : c'est un problème classique en management. Il y a le chef, qui donne la direction, et il y a les subordonnés, qui sont chargés de la traduire dans le monde réel. Mais pour que ça fonctionne, il ne faut pas oublier que ce sont les subordonnés qui font le travail. Or Xavier Darcos, sur RMC, le 12 février, alors qu'il a déjà largement contribué par son attitude à la crispation générale, méprise publiquement les gens chargés de l'implémentation de la réforme, et les problèmes qu'elle pose :

« vous savez, moi je recrute 14 000 personnes ; on va les trouver les gens pour passer nos concours. Et aujourd'hui, un professeur sur deux qui est recruté par moi, n'est déjà pas passé par des systèmes de formation des maîtres. Il a tout simplement une licence ou une maîtrise, et il se présente à nos concours et il les a. Donc moi je n'ai pas absolument besoin d'entrer dans des discussions sibyllines avec les préparateurs à mes concours. Je suis recruteur. Je définis les concours dont j'ai besoin. Je garantis la formation professionnelle des personnels que je recruterai. Après, chacun nous suit, ou pas. »

  • Mentir sur les conséquences de la réforme : alors que la réforme a pour effet de diminuer le temps de formation des enseignants en stage, le faisant passer d'un an obligatoire à trois semaines facultatives, on entend les différents ministres déclarer qu'aujourd'hui, on peut devenir enseignant sans avoir fait de stage, et que la réforme va changer tout ça. Le contraire de la réalité, ce qui a du mal à passer.
  • Ridiculiser les gens qui essaient de réparer les dégats : en mai, alors que les dégats causés par cette réforme sont déjà énormes, les ministères mettent en place une commission de concertation, dirigée par Wiliam Marois et Daniel Fillâtre. Cette commission va faire ce qu'il aurait fallu faire depuis le début : écouter les gens, voir quels sont les problèmes posés par la réforme, ceux qu'on peut éviter et ceux qu'on peut réparer. Mais pendant qu'elle est toujours en train de mener ses interviews, le ministère de l'Éducation Nationale sort les décrets mettant en place la réforme de la Masterisation (le 29 mai 2009). Traduction : vous pouvez toujours discuter, moi je fais comme je veux. Pour la crédibilité de la commission (et son efficacité), c'est raté.

Les conséquences de cette réforme atrocement mal menée par le ministre sont énormes, et portent loin :

  1. d'une part, en agrégeant les mécontentements, il a permis de dynamiser le mouvement de protestation dans les universités, et il a ainsi torpillé la réforme des universités,
  2. d'autre part, par son attitude, il a encore augmenté la méfiance qui règne entre les universitaires et le ministère de l'Éducation Nationale. Après un coup comme celui de la commission Marois-Fillâtre, qui aura le courage d'être dans une commission du Ministère de l'Educ Nat ? qui aura l'impression que ça sert à quelque chose ?

Sur le plan politique, je pense que cette réforme montre, justement, une absence du pouvoir politique (au sens noble du terme). Vous avez, d'un côté, une réforme essentielle à l'avenir du pays, la réforme de la Recherche. Elle est, en outre, relativement urgente et délicate, mais relativement bien menée. Et vous avez, d'un autre côté, une réforme qui n'a rien d'urgent, qui n'est pas préparée, et qui fédère les mécontents. À un moment, le pouvoir politique doit pouvoir dire : "écoute, Xavier, tu nous plombes avec ta réforme, t'es gentil, elle ne sert à rien, tu la ranges et tu nous la reprépare pour l'an prochain". Le fait est que cette décision (politique) n'a pas été prise.

Toujours sur le plan politique, il y a beaucoup à dire sur cette réforme de la Masterisation. Car la Masterisation, comme toute réforme, n'est ni bonne ni mauvaise. Elle a des avantages et des inconvénients. Et puis, comme toute réforme qui agit en profondeur sur un système complexe, elle a des conséquences, et elle amène à des choix. Ces choix sont complexes, chacun des côtés de l'alternative a des inconvénients, et ils méritent réflexion.

Comme chacune des décisions possibles a ses inconvénients, il y a des décisisons politiques à prendre : j'ai choisi de faire ça parce que je pense que c'est le mieux pour l'avenir. Ces décisions politiques doivent être expliquées, avec les conséquences. Toute cette explication n'a pas eu lieu, et on a parfois l'impression, en écoutant les ministres en charge du dossier, que certaines des conséquences de la réforme n'ont pas été vues (ou qu'ils ne veulent pas les voir). Dans une série de billets à venir, nous allons essayer de passer en revue les conséquences prévisibles de la Masterisation, les différents choix possibles, leurs avantages et leurs inconvénients.

  • Diplôme ou Concours ?
  • Un concours ? quel concours, d'abord ?
  • Sélection à l'entrée ou pas ?
  • Et les normaliens, dans tout ça ?